ON LOOP
MICHEL BLAZY et ENZO MIANES
avec Charlie Jouan
19 mai - 15 juillet 2021
à travers 7 lieux de Clermont-Ferrand
In extenso (12 rue de la Coifferie), home alonE, (53 rue Drelon), Maryloo Chantilly (4 Places des Gras), Chambre 16 (3 rue de l'Ente), Kiff Peace & Kiss (16 rue du Port), Le jardin de la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes (Accès par la rue de l'Oratoire), Selmi Coiffure (8 rue de la Coifferie)
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In extenso a le plaisir d’accueillir « On loop », une exposition conçue par les artistes Michel Blazy (Monaco, 1966) et Enzo Mianes (Toulouse, 1988). Proposant une intervention artistique pluridisciplinaire qui se répand dans plusieurs lieux du centre-ville de Clermont-Ferrand, les artistes cherchent à sensibiliser le public à la survie des écosystèmes, au lien entre la vie et la mort, à la dichotomie entre nature et culture. L’exposition-parcours se ramifie dans différents espaces et contextes : un salon de coiffure, trois friperies, le jardin d’une institution publique ou encore un appartement privé, dans le but de créer une rencontre spontanée et inattendue.

Les artistes ont invité Charlie Jouan (Colombes, 1993) à proposer une intervention in situ dans la fontaine du jardin de l’Hôtel de Chazerat, siège de la Direction des Affaires Culturelles de Clermont-Ferrand.

 

Dans cet entretien, Michel Blazy et Enzo Mianes nous parlent de leur rencontre, de leur collaboration et de leurs approches respectives de thématiques communes. Leurs deux pratiques, l’une privilégiant le vivant, l’autre les objets inanimés, se rejoignent dans une même sensibilité et un même désir de célébration de la vie sous tous ses aspects, de l’évolution à la dégradation, dans un mouvement de régénération perpétuelle.

 

Pietro Della Giustina : Pour commencer, comment vous êtes-vous rencontrés ? Ça c’est une petite légende !

 

Enzo Mianes : C’est vrai que c’est assez ouf. De mon point de vue, c’était incroyable. C’était à Paris, dans un bar que je fréquentais tous les jours, qui s’appelle La Vache Folle, et dans lequel tu peux passer de la musique comme tu veux. Ça faisait deux trois jours que je voyais un nouveau dans le bar, avec une tête pas possible. (rires) Je me disais « Encore un nouveau paumé qui vient squatter le bar. C’est bien ça fait plus de monde. » Je passe quelques morceaux et je commence à me rendre compte qu’il fait des petits pas de danse, qu’il remue un peu la tête, qu’il se trémousse, et je me dis qu’il aime bien la musique, notamment des sons des années 80 qui tapent, genre de la new beat. Et là, je mets un son d’Adolf Stern que j’adore, More… I like it, un truc pas connu du tout. Il vient me voir et il me dit « C’est pas mal ça, c’est quoi ? J’en ai une autre pour toi. » On l’a réécoutée hier d’ailleurs, Psychogirl de Stupeflip. On finit par discuter, on parle de musique et il me dit que son fils fait de la musique et qu’il est aux Beaux-Arts de Paris. Il me dit qu’il s’appelle Samuel Blazy. Je le regarde et je lui dis « Attends, toi t’es Michel ? » Et il me fait « Ouais » avec un petit sourire dont je me souviendrai toute ma vie. C’est aussi des souvenirs d’enfance qui sont remontés à ce moment, mon père qui m’emmenait voir des expos de Michel Blazy quand j’étais petit, et puis tout le monde aime bien son travail dans mon groupe de potes. On a parlé pendant deux heures et après on avait rendez-vous tous les jours au bar pendant des heures.

 

Michel Blazy : Je me souviens plus du tout d’Adolf Stern... Dans ma tête, c’était plutôt Trisomie 21.

 

PDG : Michel, ça t’arrive souvent de collaborer avec des artistes plus jeunes ?

 

MB : Forcément quand tu vieillis ! (rires) Maintenant je suis toujours le plus vieux dans les expos. Mais oui, forcément. Dans ma vie, je suis plus avec des jeunes qu’avec des gens de mon âge. Avec Enzo, nous avons créé un rapport de collaboration d’égal à égal.

 

PDG : Qu’est-ce qui vous intéresse chacun dans le travail de l’autre ?

 

MB : On est dans des registres esthétiques très éloignés mais on s’intéresse à des choses proches, même si elles sont séparées dans notre culture. La mort et la vie sont finalement indissociables parce que l’une se définit par rapport à l’autre.

 

PDG : Michel, qu’est-ce que ça représente la mort dans ta pratique ? Est-elle un échec ?

 

MB : Quand je présente une pièce avec des plantes qui meurent, ça ne s’arrête pas : il y a ensuite les moisissures, plus les insectes, une pièce morte en réalité déclenche plus de vie que de mort. À l’échelle de l’individu, il y a une séparation entre les deux, mais si tu prends ça dans une espèce de tout, on ne sait plus où ça commence et où ça finit. Ton ordinateur, on considère qu’il est mort quand il ne répond plus à sa fonction, tu le mets à la poubelle et il va avoir des échanges avec son environnement physique et chimique, il va rentrer dans cette espèce de grand tout qui est le vivant et il va finalement s’intégrer. Quand Enzo travaille sur ses objets, je ne suis pas sûr que ça parle uniquement de la mort, je trouve que ça parle aussi de la vie parce que ces objets sont des restes, donc l’intermédiaire entre la vie et la mort. Quand je vois les objets d’Enzo, je les vois autant vivants que morts. C’est vivant parce que ça raconte une histoire, ils sont chargés.

 

EM : Ce qui est intéressant aussi c’est la boucle que ça crée, le loop pour rappeler le titre de l’expo. Michel, quand il laisse mourir une pièce, il y a du vivant derrière. Moi j’essaie plutôt de préserver les idées. Les objets ne sont pas forcément intéressants pour moi. Un verre avec une marque de rouge à lèvre dessus ou un briquet qui ne marche pas… T’as une émotion derrière les choses qui vont évoquer un souvenir. Je traite de la mort pour parler aux gens qui sont vivants. Ce serait ridicule de vouloir juste préserver, sauvegarder des choses parce que ça ne marcherait pas. Il n’y a pas de fin heureuse, que des fins. Quand tu prends une pièce et que tu la détruis, que tu la réduis en poudre, c’est la réduire à ce qu’elle va devenir, c’est une projection dans le futur. On est assez d’accord sur ça avec Michel, essayer de ne pas trop maîtriser ce qui va se passer derrière, laisser aller les choses, laisser la liberté aux pensées d’évoluer ou à la chimie de se développer.

 

PDG : Et dans tes pièces dans lesquelles tu utilises des ossements humains ?

 

EM : Les ossements, c’est une réduction temporelle. Quand tu ramasses un ossement sur une tombe échue, quand les gens s’attèlent à honorer leurs morts, c’est pour avoir un endroit de pensées, mais sur combien de génération ? Si t’es pas quelqu’un de connu, tu tombes dans l’oubli en trois générations. Très peu de personnes savent faire leur arbre généalogique comme ça, ce n’est pas possible. On va tous finir au même endroit, la matière va finir par se mélanger sans distinction. Il y a une matière, qui est la même, qui se développe, qui s’accumule, qui se désagrège. Dans mon expo « Anaxagore » à la Galerie Mor Charpentier en 2016, c’était ça, rien ne naît ni ne périt, mais les choses existantes se combinent et se séparent de nouveau. Par exemple, le souvenir dont on parlait tout à l’heure, la chanson que je pense être More… I like it et Michel Trisomie 21, comment tu reçois un souvenir, comment tu l’interprètes et ce que tu en fais derrière, il n’y a pas d’enregistrement, et même s’il y en avait un, il ne tiendrait pas non plus.

 

MB : On n’a pas parlé de survie. Tous les deux, on fait en sorte que des choses survivent. Ça me fait penser aux tombeaux des pharaons. Sur la plupart, il est inscrit que les pharaons demandent aux vivants de prononcer leur nom une fois qu’ils auront disparus pour qu’ils continuent à vivre.

 

EM : À partir du moment où on ne se souvient plus du nom et qu’on ne dit plus d’histoires, c’est terminé, la personne passe dans l’oubli.

 

MB : C’est l’ultime chose... la seule chose qui reste et à la fois là où ça continue à vivre.

 

EM : Mais cette chose-là va aussi disparaître, et ça on en a vraiment conscience. On a essayé de préserver, de conserver les choses, de foutre des trucs dans les musées parce que c’est là qu’on va conserver un aspirateur ou une boîte avec du caca… Tu peux conserver tout et n’importe quoi par le biais de l’art. À partir du moment où des objets vont vivre derrière l’humain, un disque dur, des VHS, des ondes hertziennes qui passent en bouclent autour de la Terre, ces choses aussi vont disparaître. À partir du moment où il n’y a plus personne pour raconter les histoires et nommer les choses, l’histoire n’existe plus

 

MB : C’est un problème d’entretien, on en revient là. Ceux qui répètent le nom du pharaon c’est comme arroser une plante.

 

PDG : Vous êtes optimistes pour le futur de l’être humain ?

 

EM : Oui. C’est pour ça qu’il faut profiter de la vie. Tout le monde est là à penser à la mort, mais il ne faut pas y penser, il faut juste penser à sa vie. La mort, tout le monde y passe mais c’est une chance d’être en vie.

 

MB : Après, l’optimisme, ça dépend où on se place. C’est une position politique d’être optimiste dans le sens ou c’est une espèce de devoir moral. Parce que sinon on arrête tout. Pour moi tout est politique, dans le sens où chacun a quand même un domaine d’action, si petit soit-il, et tu as toujours le choix dans ton petit domaine d’action, malgré le fait qu’aujourd’hui ce soit très difficile de ne pas vivre avec une activité destructrice : tu utilises ton ordi, tu fumes ta clope, tu es habillé, le fait simplement d’exister se fait en détruisant. La plupart des gens ont un boulot destructeur. Dans le serment d’Hippocrate, la première chose est de ne pas nuire. Je suis optimiste par rapport au vivant. Ça va se reconstruire, je ne suis pas du tout inquiet pour la planète. Il y aura des ruptures, de nouveaux modes de vie et sûrement des millions de morts, là-dessus, je ne suis pas très optimiste. Les choses pourraient très bien continuer sans nous. Quand on dit qu’on doit protéger la planète, en fait c’est nous qui sommes en danger. On se donne un rôle de protecteur. C’est dangereux d’imaginer qu’on peut être si puissant.

 

PDG : Quel place donnez-vous à l’atelier dans votre quotidien ?

 

EM : L’atelier c’est un endroit dans lequel on se sent bien, et dans lequel tu es entouré par ton univers. Tu peux produire avec le temps, en laissant les choses se faire par elles-mêmes vu que ça sort de toi, de ta ligne directrice. Tu peux faire plein d’accidents... T’as l’embarras du choix ! Moi, je m’en fous un peu d’avoir un atelier ou pas.

 

MB : Moi, je ne peux pas m’en passer, c’est une question de santé mentale. Quand je n’en ai pas eu pendant un an, ma chambre s’est transformée en atelier. Je le vois comme une extension physique du cerveau, c’est donner corps à ce que tu as dans la tête. Il y a ce mouvement de rendre les choses palpables. Par exemple, je trouve un truc dans la rue et ça me donne une idée : plutôt que d’oublier ce truc, je l’apporte dans mon atelier et en l’ayant quelque part ça fait exister cette idée sous la forme de cet objet.

 

EM : Quand je suis arrivée à Clermont-Ferrand pour le mois de résidence, j’ai mis beaucoup de bordel en voulant m’accaparer l’espace. Je ne peux pas vivre sans objets autour de moi. C’est un peu pascalien, mais si je n’ai rien je vais penser à la mort et si j’ai des trucs je vais penser à la vie. Ça m’est arrivé de ne pas avoir d’atelier aussi, ou des ateliers mal foutus. J’ai toujours reproché aux étudiants aux Beaux-Arts d’avoir besoin de matériel, et donc d’avoir besoin d’en acheter. On peut faire de pièces magnifiques avec des choses qu’on trouve par terre, et même des fois avec rien. À une époque je voulais faire un atelier en prison et là-bas tu ne peux quasiment rien ramener. L’idée c’était donc « Qu’est-ce qu’on peut faire avec zéro matériel ? » C’est un peu la même question que « Qu’est-ce que tu peux faire sans atelier ? »

 

PDG : Passons à l’expo. Quand je vous ai proposé ce parcours qui commence à In extenso et qui s’étend dans les alentours, dans des commerces, dans un appartement privé, dans le jardin de la DRAC, comment avez-vous réfléchi à cette proposition globale ?

 

EM : Ce que je trouve intéressant revient aux questions de l’atelier et de comment tu montres quelque chose. On part sur une base, In extenso, les racines, et les autres lieux sont des extensions, des rhizomes. C’est sans fin, on pourrait conquérir le monde. (rires) Mais c’est aussi laisser les choses aller là où elles peuvent aller et où elles sont acceptées. Il n’y a pas vraiment de début ni de fin. Dans les lieux dédiés à l’art il y a des cadres, on te pointe du doigt l’œuvre alors que ce qui est intéressant c’est plutôt le public qui regarde et qui fait l’œuvre. Les pièces chez le coiffeur ou dans les friperies parlent aussi de disparition, de cycle.

 

MB : Il y a parfois un problème avec l’art contemporain qui est que plus tu as à faire à un milieu spécialisé, plus c’est stérile au niveau des échanges, notamment entre artistes. Je ne sais pas si ce sont les structures qui font que les choses deviennent stériles mais chez un coiffeur ou dans une friperie, tu vas parler de choses qui pour toi sont essentielles dans ton travail, mais dont tu ne vas pas parler à la biennale de Venise. Quand tu vas montrer une pièce chez le coiffeur, les choses ne sont ni conditionnées ni montrées selon les standards de l’art contemporain.

 

EM : Souvent les œuvres présentées dans les institutions sont des œuvres terminées et ça c’est un problème, parce que si l’œuvre est finie c’est qu’il n’y a plus de débat ou qu’elle le ferme.

 

MB : Quand tu vas visiter une institution, un musée, on nie ton intimité. On nie la rencontre qui se passe entre toi et une œuvre. Ce n’est pas ça qui est important, c’est ce que tu vois au mur, ce que tu dois savoir, comment intégrer ça dans ta culture… et on nie cette relation individuelle et intime entre œuvre et spectateur.

 

EM : Même les artistes finissent par rentrer là-dedans, ils sont conditionnés, autant que les œuvres, autant que l’institution. Le coiffeur lui n’est pas conditionné. Je suis sûr qu’il sera un très bon médiateur, en parlant de sa réception de la pièce, ce sera plus fort qu’un cartel avec une explication de la pièce en cinq lignes.

 

PDG : Pour l’exposition, vous avez développé deux nouvelles séries d’œuvres. Michel, pourrais-tu me dire un peu plus sur les avocatiers qui poussent dans des cheveux et des poils d’animaux, et toi Enzo, sur ta série de pixels dans lesquels tu utilises des fleurs en plastique récupérées dans des cimetières ?

 

MB : C’est la poursuite d’une chose qui n’a ni début ni fin, mais ce qui m’intéresse dans cette pièce avec les avocats, c’est mettre en relation des espèces différentes, espèce végétale et espèce animale, humaine, se servir de poils d’animaux vivants et de fabriquer une identité avec ça, une seule entité vivante.

 

EM : Ce que j’aime bien dans l’utilisation du cheveu de Michel, c’est que le poil est censé être imputrescible. J’aime bien le contraste avec l’avocat qui est vivant. La racine et le cheveu c’est lié aussi. Pour mes nouvelles pièces, j’utilise de fausses plantes que je repère dans les cimetières. J’ai toujours trouvé ça beau, le geste d’acheter une plante pour honorer quelqu’un, la poser sur sa tombe et quelques mois plus tard, quand tu juges que la plante est « fanée », donc que les couleurs ont terni, tu la changes pour une nouvelle plante en plastique. Ces couleurs, je les trouve très belles, mais, encore une fois, il y a une volonté de l’homme de survie en changeant une plante pour une autre plante en plastique. Le verre mistral 130 qui vient créer un effet pixellisé sur ce que tu places derrière, renforce l’idée de préservation de la mémoire du défunt. Aussi, je trouvais ça drôle de montrer des plantes en plastique à côté des œuvres de Michel, ça va quand même finir par disparaître mais la mémoire elle, floue, c’est une mémoire qui reste.

 

PDG : Dans l’exposition vous proposez un écosystème fusionnant mort, vie, plantes, restes humains, du synthétique, de l’organique, de l’animal. Vous intervenez aussi l’un dans des pièces de l’autre en créant une ambivalence sur l’auteur de l’œuvre. Comment envisagez-vous votre collaboration ?

 

MB : Comme le disait Enzo tout à l’heure, les fleurs en plastiques sont considérées comme vivantes. Le regard sur l’organique, l’artificiel, l’objet, la plante… qui sont considérés comme vivants. L’objet va être considéré comme un témoin qu’on se passe dans une course, mais ce qu’on se transmet, c’est la vie. C’est cette espèce de truc qui essaie de survivre, au niveau de l’objet, de l’artificiel ou de l’organique : tous essaient de rester là.

 

EM : J’intègre de vrais ossements humains dans les faux ossements en pain de Michel et ces faux os font vrais alors que mes vrais os peints font faux. J’aime bien la question du vrai et du faux dans l’expo. Toutes les pièces sont à la fois fausses et vraies. Dans l’exposition tout est transformable, tout est on loop, tout va, vient, disparaît, renaît, et le faux et le vrai peuvent avoir le même sentiment. Le but c’est de faire rêver en vrai à travers du faux. Ce qui compte c’est le désir. J’avais fait une pièce il y a longtemps, c’était une pièce de 1€ collée par terre. Tout le monde y va pour essayer de tirer dessus en espérant que ça vienne. Là, ils comprennent qu’ils se sont fait avoir. Le désir fait que tu ailles te baisser, c’est une action forte.

L'exposition a été réalisée grâce au généreux soutien de la Fondation d'entreprise Hermès, d’home alonE et d'Artistes en Résidence.